Des assiettes à chaque coin de rue, la passion des gastronomes photographes explose.
La montée en puissance des réseaux sociaux a engendré une génération de gastronomes photographes obsédés par l'art de capturer leurs plats.
À titre d'exemple, nous sommes devenus des touristes de notre propre assiette. À force de vouloir immortaliser chaque bouchée, nous risquons de perdre l'essence même du moment. "Le clic de l'appareil photo a désormais remplacé le traditionnel 'bon appétit'", ironise Mathilde Dewilde, blogueuse culinaire et auteur de Foodista. Traité pratique d'une gourmande accomplie (éd. La Martinière).
De plus en plus, armés de smartphones, les amateurs de gastronomie se transforment en paparazzis. Un repas commence déjà à se matérialiser comme un souvenir numérique avant d'être savouré. Grâce à la magie des réseaux sociaux, un Black Angus devient vite une image à partager sur Facebook, redéfinissant ainsi l'expérience culinaire. L'expérience gustative elle-même semble secondaire. Ainsi, Chez Septime à Paris, l'efficacité du bouche-à-oreille numérique a permis d'atteindre rapidement la notoriété depuis son ouverture en avril 2011. Également, la célèbre « tarte aux pommes en bouquet de roses » d'Alain Passard au restaurant L'Arpège a largement bénéficié de l'effet de buzz engendré par les photographies, comme le souligne Damien Duquesne, fondateur du Salon du blog culinaire.
Un chiffre révélateur : 10 milliards d'images en 2011
Jean-Pierre PJ Stéphan, créateur du Festival international de la photographie culinaire (FIPC), note un changement : "Les Japonais, qui furent moqués pour leurs habitudes photographiques, sont aujourd'hui imités par le monde entier." Ce festival, qui se déroule à Paris, a vu l'an dernier le lancement d'un prix pour les amateurs, et les candidatures ont explosé. Selon L'Hôtellerie Restauration, 2011 a enregistré plus de 10 milliards de photos de plats sur le net, un sur cinq étant diffusé sur Facebook.
Des plats chic aux simples barquettes de frites, le bon goût devient secondaire. La nourriture est la plus partagée des expériences. Damien Duquesne souligne, "Même une brioche Harry's devient un sujet de photo pour ceux qui veulent faire réagir leurs amis sur les réseaux." Cependant, la qualité de ces images laisse souvent à désirer.
La transition du moment à la mémoire
Instagram, désignée application de l'année par Apple, est vite devenu l'instrument favori des passionnés de gastronomie. Grâce aux filtres, prendre une photo avec un simple smartphone est devenu accessible, permettant de donner un rendu esthétique même dans des conditions d'éclairage peu favorables.
Les développements d'applications comme Food Reporter et Evernote Food soulignent cette tendance, permettant aux utilisateurs de partager leurs plats en temps réel. Cependant, cette obsession pour le cliché peut briser l'instant de dégustation et transforme notre relation avec la nourriture. Pierre Gagnaire s'est d'ailleurs exprimé sur le sujet : "L'appareil interfere avec l'expérience culinaire que le chef souhaite offrir", certaines personnes n'hésitant pas à interdire les photos à table pour favoriser une expérience plus authentique.
La tendance n'épargne même pas le monde politique : Cécile Duflot a récemment partagé sur Twitter une photo de chili con carne, suscitant l'émoi sur son cadrage. Jean-Pierre PJ Stéphan a reconnu qu'il est crucial d'apporter une touche de stylisme à ces clichés, pour qu'ils évoquent l'envie. Ainsi, la photographie culinaire s'affirme comme une discipline exigeante, marquée par ses propres règles.







